Marie Stuart, part 3

Outre l’histoire qu’il raconte, si rocambolesque qu’on se croirait dans un roman, le livre de Michel Duchein est plein de qualités formelles que je m’en vais vous exposer, mes agneaux.

La première, à laquelle je ne peux qu’être sensible, est le recensement, le traitement et la critique pertinente des sources auxquelles il est confronté (il n’est pas chartiste pour rien !): sans apporter de réponse définitive, souvent inexistante, il se livre à une analyse fine afin de montrer ce que l’on fait ou a fait dire aux sources.

Deux séries de documents sont particulièrement bien traités.
Les fameuses « lettres de la cassettes », dans un premier temps.  Il s’agit d’une dizaine de lettre trouvés dans une cassettes chez Bothwell, après son mariage avec Marie et avant l’arrestation de celle-ci. Elles auraient été entre les mains de Moray et de ses ennemis plusieurs semaines, avant d’être produites devant le ministre anglais Cecil afin de perdre la reine. Il s’agit de lettres d’amour, ce qui serait excusable si certaines ne faisaient allusion de façon claire au meurtre de Darnley, laissant entendre que la reine avait connaissance des projets de Bothwell, voire qu’elle y participait. Pendant des lustres les historiens se sont étripés pour savoir si ces lettres étaient, ou non, authentiques.  Selon la réponse apportée à cette question, Marie était une meurtrière, ou la victime d’une infâme machination (musique dramatique).

Duchein montre à quel point prendre ces documents comme preuve factuelle est une erreur, une faute même pour un historien, d’abord parce que les originaux de ces lettres ont disparu, brûlés sans doute par son fils des années après sa mort. Ce qui subsiste est présent sous forme de multiples copies de la main de Moray, de Cecil et d’autres, concordant imparfaitement entre elles. Par ailleurs, le contenu même des lettres laisse  songeur, les morceaux « sensibles » incriminant la reine regorgeant d’erreurs factuelles (des dates, des noms ne concordant pas entre eux), mais semblant surtout « plantés » dans les sonnets amoureux, sans réelle connexion avec le contenu des lettres, comme « ajoutés » pour faire mauvais genre par des mains malveillantes. Marie Stuart, à qui ses ennemis refusèrent toujours de montrer ces fameuses lettres (elles ne furent pas produites lors de son procès), accusa toujours Moray et les autres d’avoir falsifié son écriture, d’avoir copié sa main. Pour Duchein, c’est fort possible : Marie écrivait d’une belle écriture italienne, humanistique disait-on, peu répandue en Grande-Bretagne où l’on écrivait encore dans un style gothique. Rien de plus facile, donc, que de confondre un observateur pas très observateur, en rajoutant des morceaux croustillants dans des lettres authentiques. Bref, rien ne prouve que Marie était innocente. Mais les lettres en elles-mêmes ne sont pas une preuve de sa culpabilité, et fonder tout raisonnement historique sur elle est une erreur.

Autres documents brillamment décortiqués par Michel Duchein, les lettres envoyées par Marie dans le cadre du complot de Babington, visant à assassiner Elisabeth. Par exemple, dans une lettre datée du 20 mai 1586, Marie souhaite que le roi d’Espagne se hâte d’envahir l’Angleterre, « [ce] qui me semble être le moyen le plus sûr de se débarrasser de cette reine en éliminant la source de toute cette humeur maligne« . Encore une fois, pas de chance, les originaux de cette lettre (coquette baptisée « la lettre sanglante » par les historiens) et de celles qui l’ont précédée ont disparu, ce qui amène à la prudence. Toutefois, sa copie, produite une fois encore devant Cecil et Elisabeth (mais pas devant Marie, une fois encore) a été authentifiée par plusieurs de ses proches et fidèles, que l’on ne peut soupçonner de traîtrise dans cette affaire (ils  témoignèrent que contraints, et durent reconnaître l’authenticité de cette correspondance). Par ailleurs, les sources diplomatiques espagnoles confirment que la reine d’Ecosse connaissait le complot, et même y participait, puisqu’elle était l’un des contacts de la grande puissance catholique, qui menait les affaires en sous-main. Pour Duchein, rien ne permet de contester la réalité, l’authenticité de cette lettre, et de nier la complicité de Marie dans le complot. C’est un document fragile, certes, mais que seul un parti-pris fort en faveur de Marie Stuart amène à ne pas considérer comme valide.

PS: Cadeau pour les amateurs de paléographie : une belle reproduction, accompagnée de la transcription, de la dernière lettre de Marie Stuart, rédigée quelques heures avant sa mort, envoyée au roi de France Henri III, et conservée au département des manuscrits de la NLS.

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5 réponses à “Marie Stuart, part 3

  1. Jean-Nicolas Boubou 25 janvier 11 à 3:28

    C’est fou tu as un super rythme d’écriture de billet quand tu es en Écosse. Allez, avoue, tu t’ennuies hein ? :-p

  2. Siboneyy 25 janvier 11 à 4:29

    Oué, je suis démasquée, je passe mes journées à errer dans la maison en culotte et vieux sweatshirt en buvant de la bière et en pleurant parce que je m’ennuie.

    Ou alors, j’écris plus parce que c’est un blog sur l’Ecosse et que je suis en Ecosse…
    Va savoir 🙂

    Ah, sinon, je pense que ça va te plaire : ton commentaire était le 666e.
    Classe, je n’en attendais pas moins de toi !

  3. Artémise 26 janvier 11 à 4:52

    Très intéressant, merci pour cet article !
    et surtout, surtout, merci pour le lien vers la lettre, je vais montrer ça à mes élèves – les vieux, bien sûr, ils vont adorer.

  4. Siboneyy 26 janvier 11 à 5:30

    J’étais certaine que tu aimerais !!!
    N’empêche, elle est belle, hein !

  5. Jean-Nicolas Boubou 27 janvier 11 à 5:41

    \o/ 666 \o/

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